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Le possible retour de la loutre dans la Grande-Cariçaie énerve les pêcheurs

Le possible retour de la loutre dans la Grande-Cariçaie énerve les pêcheursCertitude, on reverra un jour le mignon museau de la loutre en Suisse. Le mangeur de poisson a déjà recolonisé des rives en Alsace et en Haute-Savoie. Tout près de nos frontières. «Cela prendra du temps, mais son retour naturel se fera un jour», pense le biologiste neuchâtelois Jean-Marc Weber. On pourrait aussi donner un coup de pouce à la nature. C’est en tout cas le rêve de François Turrian, directeur du Centre nature de La Sauge, à Cudrefin, qui consacre depuis quelques jours une exposition aux animaux pêcheurs*. «On peut envisager de réintroduire la loutre dans la région des Trois-Lacs, jure-t-il. Mais il faudrait que tout le monde soit d’accord. »

Justement, tout le monde n’est pas de cet avis. Ernest Regard, président de la Société vaudoise des pêcheurs en rivière, refuse carrément l’idée. «Nos cours d’eau n’ont déjà plus de poissons, s’insurge-t-il, et vous voulez réintroduire un prédateur de plus? C’est une plaisanterie?»

François Turrian est conscient de marcher sur des œufs, avec sa proposition. Il précise: «Une réintroduction devrait se faire avec l’accord des pêcheurs et des autorités». Pas question de procéder à des lâchers sauvages, que les biologistes réprouvent: «On n’est plus au temps où Archibald Quartier pouvait lâcher des bouquetins dans le Creux du Van sans aviser personne. »

Berne dit non

A Berne, l’affaire se présente mal. L’Office fédéral de l’environnement – qui a eu son content de problèmes avec l’ours et le loup – dit clairement non à une réintroduction de la loutre. «Pour le moment en tout cas, nuance Christoph Jäggi. Il y a peut-être de la place en été pour des loutres autour des Trois-Lacs. Mais en hiver, les poissons de lacs descendent à des profondeurs inaccessibles pour elles. Elles remontent alors les cours d’eau où il n’y a pas assez de poissons pour les nourrir. »

Le possible retour de la loutre dans la Grande-Cariçaie énerve les pêcheursSachant qu’une loutre ingurgite entre 400 grammes et 1,5 kilo de nourriture par jour, elle constituerait une réelle concurrence pour les pêcheurs. Or «les pêcheurs sont un acteur primordial, souligne Jean-Marc Weber. Même si 80% du public est favorable à la loutre, le refus des pêcheurs compromettrait une réintroduction». Les amis du mustélidé n’ont plus qu’à patienter en attendant un retour naturel.

Les pros exigent d’être consultés.

«Attention à ne pas commettre de bêtises avec la loutre!» prévient Samuel Arm, président de l’Association suisse romande des pêcheurs professionnels (ASRPP). Les pros de la pêche ne sont pas forcément contre un retour du petit prédateur à moustaches. Mais ils exigent d’être «consultés et surtout pas mis devant le fait accompli». Le dossier du cormoran et des autres oiseaux protégés, qui font une rude concurrence aux pêcheurs, est déjà assez chaud comme ça, sans en rajouter. Du reste, si François Turrian, directeur romand de l’Aspo (Association suisse de protection des oiseaux), tient tant que ça à réintroduire la loutre, certains pêcheurs suggèrent qu’il puisse entrer en matière sur la régulation du cormoran. L’intéressé se refuse à démarrer une négociation de ce genre: «De toute façon, n’y a pas de projet de réintroduction de la loutre en cours, dit François Turrian. Et puis la gestion actuelle du cormoran est déjà un compromis, dans lequel nous avons lâché pas mal de lest, en acceptant des tirs sur les cours d’eau et les petits lacs. »

Pêcheur à Yvonand, Luc Ottonin se dit franchement opposé à la loutre. «Sa réintroduction serait contradictoire, explique-t-il. D’un côté l’Etat fait des efforts pour repeupler les cours d’eau, et d’un autre, il autoriserait la venue d’un prédateur qui mangerait toutes les truites de nos cours d’eau. » Un avis que partage l’Association vaudoise des pêcheurs en rivière.

Le beau rêve de François Turrian

Le possible retour de la loutre dans la Grande-Cariçaie énerve les pêcheursFrançois Turrian, rêve de réintroduire la loutre dans la partie est de la Grande-Cariçaie. C’est là que le dernier spécimen du pays avait été aperçu, en 1989. Mais le biologiste, directeur du Centre nature de La Sauge (Aspo), à Cudrefin, reconnaît que ce rêve aura de la peine à se concrétiser dans l’immédiat. «Il y a une crispation autour des prédateurs comme le lynx et le loup, dit-il. De plus, le manque de poisson dans les lacs et les cours d’eau pose problème. » En attendant que le ciel de la loutre se dégage, La Sauge essaie de sensibiliser le public (24 heures du 10 mars). Chassée par l’homme pendant des siècles, protégée in extremis avant son extinction en 1952, et finalement disparue à cause de la pollution des eaux, la loutre reste «un enjeu dans la protection de la nature». Elle exerce un grand pouvoir de fascination sur le public et déclenche l’émotion: un point commun avec le castor.


Texte, PATRICK CHUARD, 24 heures Région Nord Vaudois; 14.03.2007; page 25.