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Récits

Le Louis

Le LouisCelui dont la grosse voix nous faisait peur, parlant toujours le patois, je ne suis d’ailleurs pas sûr qu'il parlait le français, ou que très mal, habillé de son pantalon de velours marron à grosses côtes, sa chemise bleue à carreaux et parfois son pull marron, et son béret continuellement vissé sur la tête, voilà le portrait de l'homme.

Mais il avait dans ses doigts tout un savoir-faire que nul autre n'avait, pour tous les corps de métiers, il trouvait la solution, c'était le temps où les prés étaient encore fauchés à la fau, et le matin à cinq heures, c'était le marteau qui frappait la lame de la fau, il devait aussi réveiller le coq, car il chantait peu après son marteau. Le seul jour où l'on n'entendait pas ce marteau, c'était le dimanche.

Nous savions qu’après avoir soigné ses bêtes, fait un brin de toilette, il descendait au chef lieu, à pieds, pour retrouver ses copains au bistrot où ils sirotaient quelques verres de vin rouge. Point de messe pour lui, pas que ça à faire Monsieur le curé, et il remontait au village pour manger. Oh… pas grand-chose, un morceau de saucisson ou de jambon, vous savez, la vraie charcuterie que l'on ne trouve plus maintenant, un café au lait et voilà. Ensuite, le temps de rouler le tabac gris, de fumer ce truc à faire envoler les poules, puis il allait chercher sa gaule en bambou, grattait le fumier à mains nues, en retirait quelques vers qu'il fourrait dans la " fatte "(poche) et partait pour la pêche.

Le doron n'avait aucun secret pour lui, ni les ruisseaux alentours, il lui arrivait de temps en temps d'aller rejoindre son frère dans l'autre vallée, à pieds il fallait bien sept heures de marche, et pourtant il marchait le bougre, mais nous savions reconnaître la différence, il prenait toujours la musette quand il partait voir son frère. Mais lorsque nous le voyions partir sans la musette, c'est qu'il allait pêcher les environs, soit un nant soit un doron, et nous le suivions discrètement, en se cachant, de peur qu'il nous surprenne et nous rosse, mais il devait le savoir, il prenait toujours les chemins les plus tordus, les moins faciles, il marchait tantôt vite et parfois il ralentissait, en fait il devait se régaler de notre peur !

Le LouisLe chemin qu'il prenait maintenant, nous le connaissions bien, il allait vers le doron, mais il fallait passer une petite barre rocheuse, certes pas difficile, mais impressionnante, nous étions à une dizaine de mètres en surplomb sur le doron, c'était beau, et même si on ne voyait plus le Louis, je suis sûr qu'il nous observait, si jamais on tombait, il n'aurait pas eu de mal à nous sortir de l'eau et nous mettre une bonne rossée ! Une fois ce passage franchi, nous arrivions sur un grand plateau, aux Iles, c'était là qu'il allait pêcher. Nous nous cachions derrière les quelques frênes, pendant que le Louis roulait son mégot, il restait là une bonne dizaine de minutes, nous pensions qu'il était fatigué par ses courses folles au travers des pentes, mais non, il observait le doron, prenant tout son temps, son mégot dans la bouche était éteint, il se levait alors et allait se laver les mains, il se frottait les mains avec ce sable si fin qu'il aurait pu servir à Mesdames pour un peeling, un fois ceci fini, il montait sa gaule, cela ne prenait que très peu de temps, trois brins s'emmanchant dans des bagues en laiton , un fil de x centième mais c'était du costaud ! Un hameçon de belle taille et pas de plombs, il allait donc pêcher avec des sauterelles.

C'est là que toute la mesure de l'homme se faisait sentir, de ses grosses mains calleuses, il attrapait une sauterelle sans difficulté et l'enfilait sur l’hameçon en moins de temps qu'il me faut pour l'écrire et là, la magie opérait. Et oui, ce bourru n'avait pas son pareil pour pêcher la truite à la sauterelle, en surface. Tout n'était que délicatesse et précision, sa gaule dans la main droite, la main gauche prête à démancher un brin au cas où un petit poste dans les arcosses se présentait, son poser était d'une précision incroyable, et c'est souvent qu'une truite prenait sa sauterelle, pas toujours grosse, mais il testait la réaction des poissons, et lorsqu'il avait compris la stratégie à adopter, là , vraiment c'était du grand art, les truites sortaient de l'eau en un rien de temps d'autorité, il choisissait alors celle qu'il voulait garder, et relâchait les autres sans ménagement, il les rendait à la rivière d'un geste rapide et franc. Le bal des sauterelles continuait, les prises se succédaient, puis d'un coup il stoppait tout, son panier en osier suffisamment garni à son goût, il repliait sa gaule, rallumait son mégot et rentrait chez lui. Nous en faisions de même, toujours à distance respectable, mais il marchait plus vite que nous, et sur le retour il ne prenait pas les chemins de traverse, il filait tout droit et bon train.

Cet homme dont nous avions peur connaissait la truite mieux que quiconque, quel dommage, nous n'avons jamais eu le courage de lui demander si nous pouvions pêcher à ses cotés, dans le fond, lui le montagnard célibataire, aurait peut être aimé nous transmettre son savoir, mais voilà, trop timides autant nous que lui, la leçon ne se déroulait qu'à distance.

Que de réels regrets de ne pas avoir su faire le premier pas, alors vous les gamins, n'hésitez jamais à parler avec l'ancien du coin, son matériel n'est pas du dernier cri, mais sa main est la meilleure de toutes, sa connaissance immense, il aura un grand plaisir à transmettre ce qu'il sait. Il n'y a pas de secret, juste des techniques, ne les laissons pas partir avec les anciens, sachons faire les premiers pas, et sachons respecter leur savoir !

Le LouisAvec toute mon amitié.

Xavier

Extrait du livre Truites et Rivières de Xavier HUDRY