Récits
L'aventure du néophyte
De retour, à 7 h 30, il trouve un pêcheur sur la plage qu'il s'était désignée.
- Alors, ça mord ?
- Eh, j'en ai trois...
Il se prépare en hâte, déploie sa canne dont le scion fatigué zigzague dans le ciel et traverse le sous-bois qui s'offre à lui. Il fait chaud. Il a donc endossé sa "saharienne" blanche très légère des dernières vacances. Très vite, il éprouve quelques difficultés à avancer dans les ronces, jurant mais un peu tard qu'on ne le prendrait plus à utiliser une canne à anneaux extérieurs, de 6 mètres de long.
Si seulement il avait eu un couteau pour couper cette sacrée ronce prise dans l'épuisette !...
Enfin ! Il distingue la rivière à travers les derniers obstacles et se met en devoir de tremper le fil dans l'eau. Il est 8 h 15.
Un petit courant s'offre à lui, qu'il traverse tout de go pour aller pêcher un fond d'eau calme de l'autre côté. Toufou, courageusement, se jette à l'eau, dérive et reprend pied sur le gravier, 50 mètres plus bas. Monsieur Delaville lance, relance... Le fil coulisse mal et une tige de saule, la seule qui se trouvait là, interrompt brusquement dans sa course le premier envoi de ligne qui semblait devoir arriver à destination. Une monture à refaire, un énervement qui se fait jour, des mains qui se crispent, tremblent, un crin décidément fragile, un noeud recommencé et voilà la promesse d'une belle journée qui tourne à une fatigue déprimante. "Toufou, viens mon chien"... Et avec tout ça, pas une touche; Viens, on va essayer le courant, derrière nous".
Sans résultat, bien sûr. Pourtant, plus bas, on aperçoit une bordure sous les branches... Mais non ! Il a cassé suffisamment comme cela, inutile d'aller se fourrer dans le guêpier de ce coup difficile. Il est 10 h.
- Alors, quoi de neuf depuis tout à l'heure ?
- Eh bien, j'en ai pris deux autres, dans la fin de la plage; et puis, plus rien ! Alors, j'ai fait ce haut de courant. J'en ai pris deux très belles et j'ai été cassé. Dommage que vous ayez traversé là tout à l'heure, il devait y en avoir quelques-unes... Mais cela ne fait rien, je vais aller faire cette bordure là-bas, en dessous...
M. Delaville n'y comprend rien et s'interroge: 7 truites, cassé une fois, et lui n'a pas eu une touche ! Ce pêcheur doit avoir un "truc", une poudre dont il imprègne les asticots... Tant pis, on verra bien... Et il va pêcher ce courant que l'autre a précisément "sauté".
Il cherche un asticot bien gros, bien blanc, et tente de l'enfiler sur l'hameçon. Sans succès ! La pointe ne veut pas rentrer. Une légère pression, et... c'est l'accident: une moitié de l'asticot est bien accroché à l'hameçon... un peu à la façon d'une chaussette usagée, mais elle y est ! Cependant qu'il essuie d'un air dégoûté la deuxième moitié, écrasée sur le verre droit de ses lunettes.
Mais après tout, si les truites ne veulent pas de ce qu'on leur donne, tant pis pour elles, c'est à prendre ou à laisser !
Deux lancers se sont à peine succédés quand une malencontreuse brindille immergée stoppe net la ligne. Il tire et, par chance, se décroche: tout le train de ligne défile au ras de son nez: fil, hameçon, plombs. Un tiercé... dans le désordre. Effectivement, un noeud s'est formé sur la monture. Qu'importe ! "Viens, Toufou, on va changer de coin; décidément, nous ne sommes pas dans un endroit favorable". Sitôt dit, sitôt fait. Il est 11 heures.
Le son d'une brindille cassée parvient à ses oreilles et une voix murmure:
- Alors quoi de neuf ?
- Oh, pas grand chose, et vous ?
- Eh bien dans la bordure, j'en ai manqué pas mal, mais j'ai pu en prendre quatre de plus...
- Comment ? Vous en avez onze ? Mais comment faites-vous ?
- Vous voyez, là, il y a un caillou; tout à l'heure, dans un coup semblable, il y avait une truite devant la pierre. Il doit y en avoir une autre là. Je vais essayer.
M. Delaville fait un bond et s'enquiert:
- Puis-je vous accompagner ?
- Bien sûr, mais tenez votre chien et restez dans l'ombre, votre veste est trop voyante.
Un regard honteux et furtif au niveau de son estomac et M. Delaville se coule, tenant Toufou, pour voir. Le pêcheur descend, parvient au coup, pêche délicatement, doucement, jusqu'au caillou, et revient sur le bord, sans avoir eu la moindre touche. Notre pescofi, pour la première fois de la matinée arbore un sourire ravi... mais discret.
Il lève sa canne, puis l’incline, laisse glisser, reprend légèrement, liasse glisser encore. Quel spectacle; il change encore son asticot, et parvient de nouveau au caillou. Il fait deux mètres sans pêcher en se rapprochant du bord; vérifie son bas de ligne, lance... Un frémissement imperceptible, un ferrage immédiat et une mouchetée d'une bonne livre se tord dans le courant. M. Delaville n'en croit pas ses yeux. Il parvient à vaincre sa timidité pour demander:
- Puis-je vous aider à la prendre avec mon épuisette ?
- Si vous voulez, mais faites doucement, je vais vous l'amener. M. Delaville est très fier ! Tout heureux, il tire son épuisette, contemple le spectacle de la lutte, et attend. La truite redescend bientôt vers lui, en se tordant légèrement. Elle pénètre dans l'épuisette ! Il relève fièrement et... dans une gerbe d'eau, la truite retombe, en cassant le fil et s'enfuit...
Dans silence soudain, inexplicable, qu’un merle railleur ose déchirer. M. Delaville regarde avec une tristesse indicible son épuisette trouée, sans doute abîmée tout à l’heure dans la traversée du bois.
Une main lui tapote l’épaule : « ça ne fait rien, on la reprendra un autre jour. Et puis, il est midi et demi. Allons prendre l’apéritif, on l’a bien gagné ! »
Ils s’éloignent, suivis de Toufou, et de bribes de voix parviennent encore :
- Dimanche prochain ?
- Vous voudriez bien…
- 5 h 30.
- Delaville.
- Et moi Durand.
- Très belle.
- Dommage.
- Un jour…
Une amitié est peut-être née… Un bon pêcheur aussi !
Extrait de "La truite en eau vive" de Jean-LAMOURE.
