Récits
Camille & Marie
Camille et Marie étaient des pauvres. Chez nous, on dit des paures. Pourtant, ils travaillaient dur. La vie n’avait fait aucun cadeau à ce couple dont l’âge dépassait la bonne cinquantaine d’années à présent.
Plus de trente années de labeur pour arriver à trois fois rien. Une maison, une simple maison au bord du torrent, dont le toit, dangereusement ventru, laissait souvent passer l’eau à travers les tuiles qui tenaient par miracle.
Camille et Marie ont eu deux filles et un garçon. Hélas encore, ce n’était pas ce qu’ils ont fait de mieux…
L’ainée, mariée avec le castagnou, (qui portait bien son sobriquet) a été battue par son ivrogne de mari toute sa vie. Quand à la deuxième, les siens l’ont dit placée à la ville… la vox populi de l’époque stipulait qu’en fait, elle y était allée pour visiter les trottoirs suite à la rencontre d’un mauvais garçon, vous savez, on dit un « macarel » chez nous.
Seul, le garçon aurait pu… aurait pu quoi d’ailleurs ? Grand, fort comme un turc, capable de monter une charge de 40 kg sur cinq cent mètres de dénivelé en moins d’une heure, il n’avait pas son pareil pour chasser, piéger, et prendre les truites à la main dans le torrent. Mais hélas pour lui, s’étant amouraché d’une fille issue d’une famille riche, il ne put jamais concrétiser sa passion. Il est vrai qu’en ces temps là, riches et pauvres ne se mélangeaient pas… et il vira comme son beau-frère en noyant son chagrin à la bouteille, avant de retourner la pétoire de son père contre lui-même, et de mettre fin à son calvaire.
Ce n’est pas très gai tout ça Jeff, me direz-vous à juste titre ! Je vous répondrais que ça aurait pu l’être ! Oui, ça aurait pu.
Ce soir là, Camille et Marie étaient devant leur cheminée noire de suie. Dans leur patois, ils ressassaient quelques souvenirs… tout en regardant le topit de soupe sur le feu. Tout à coup, trois coups furent frappés à la porte d’entrée…
La chose était tellement inattendue, qui pouvait bien venir à cette heure-ci, que Marie ne se leva pas. Trois nouveaux coups. Cette fois-ci, Marie ouvrit. Deux messieurs entrèrent. Ils saluèrent en français en enlevant leur chapeau.
- Excusez-nous de vous déranger si tard, nous ne nous attarderons pas. Voici : Nous cherchons des gens dans le pays qui s’appelleraient Fauvelle. Pourriez-vous nous renseigner ? C’est au sujet d’un héritage en provenance d’Amérique du sud.
Camille ne comprit pas et Marie du lui traduire :
-Ces messieurs cherchent des gens qui s’appelleraient Fauvelle. Tu en connais toi ?
- Non, je ne connais pas.
-Excusez mon mari, messieurs, mais nous ne sommes pas habitués au français. Moi un petit-peu, mais lui…
Les deux messieurs, très polis, saluèrent à nouveau, et repartirent dans la nuit…
Camille et Marie mangèrent leur soupe en silence. Camille dit à sa femme qu’il avait été malhonnête de ne pas les faire asseoir, et les inviter à partager un peu de leur soupe. On a beau être pauvres…
Tout à coup, il se tourna vers Marie, et lui dit :
-Ils ont dit Fauvelle ? Mais au fait, toi, tu es née Fauvelle !
-C’est vrai, mais je ne le suis plus.
-Mais ça ne fait rien, tu es une Fauvelle !
Il se leva, et sortit dans la nuit. Mais il ne put retrouver les deux messieurs de l’héritage d’Amérique du sud. Qui étaient-ils ? Qui leur avait indiqué qu’ils pourraient trouver un ou une Fauvelle dans ce coin complètement perdu des Pyrénées ?
Et à force d’y penser, Marie se souvint de son oncle alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Celui qui était un aventurier casse-cou. Il était parti du pays avec trois francs six sous, sans jamais plus donner de nouvelles… Il devait être mort depuis longtemps !
Et bien non ! L’oncle était bien mort, mais depuis peu… Il était parti pour les Amériques, en Argentine, et il avait réussi après des débuts difficiles.
En effet, la chance lui avait sourit. Il avait acquis un vaste domaine, une belle hacienda dans laquelle il avait plusieurs serviteurs. Il s’était marié, mais aucun enfant ne vint égayer cette magnifique propriété. Il avait donc gagné beaucoup d’argent, et était mort peu de temps après sa femme, à presque quatre-vingts ans.
Marie était sa plus proche parente.
-Bah ! dit-elle à son Camille, pourquoi chercher ? Si héritage il y avait, ça ne pouvait être qu’un fagot de bois, et un ballot de pelharòt. Son oncle ne devait certainement pas avoir laissé grand-chose aux Amériques après sa mort…
Ainsi, Camille et Marie se consolèrent. Cette déduction hâtive devint vite une certitude. L’oncle de Marie était né pour être pauvre… comme eux-mêmes étaient nés pour être pauvres. Et pour rester pauvres parmi les pauvres…
Il m’arrive, en pêchant, de passer devant la vieille maison fermée au toit ventru, aux tuiles poreuses et cassées par le temps. J’enlève toujours un court instant mon béret. Je n’ai connu ni Camille, ni Marie, mais je sais qu’ils ont vécu là, au bord du torrent, autrefois. Et que si par un immense bonheur, ils avaient pu être encore en vie, ils m’auraient invité au coin du feu pour manger une bouchée de soupe…
Par Jeff
