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Récits

Belle de rêve...

Belle de rêve...Il fait doux, le soleil s’est couché depuis une demi heure déjà, j’arpente les berges de la rivière, une brise fraîche caresse mon visage. Cà et là un papillon, une phrygane, une éphémère parcourent l’espace taillé au fil des millénaires par l’eau … Je les observe m’amusant de ce ballet parfois chaotique. Soudain un bruit typique me rappelle pourquoi je suis là, ce n’est pas la chute de caillou ou le clapotis d’un quelconque rapide, non c’est autre chose ce bruit m’est familier, je l’ai entendu des milliers de fois.

Je m’avance prudemment, je sais où chercher, ce n’est pas la première fois que je viens. A genoux, à moitié caché derrière un bloc de granit, je peux « la » voir, là à moins de 10 mètres de moi. Elle ondule trente centimètres sous la surface, puissante, parée de sa plus belle robe ; soudain elle s’ébranle et vient crever le lisse de son énorme gueule. « Le bruit » retenti à nouveau, un frisson me parcourt l’échine, je scrute fébrilement la surface à la recherche d’une éclosion naissante. A nouveau elle ouvre ses larges pectorales, se cambre et poussée par son imposante nageoire caudale revient s’alimenter. J’y suis cette fois, je l’ai vu se saisir de quelque chose, soudain le lisse n’en est plus un, ce sont bientôt cinq poissons qui se mettent à cueillir de petits voiliers dérivants dans le courant.

Je sors une boîte de la poche de mon gilet. Je me saisis d’une « sèche » tout en CDC le thorax olive et l’aile brun clair. J’abandonne ma pointe en dix et l’échange pour une en douze, ce ne sera pas de trop vu la taille de la bestiole ! J’y attache ma mouche et écrase l’ardillon, sans gestes brusques, je déroule de la soie à mes pieds. Je respire un bon coup, je ferme les yeux, j’y vais ma Loomis ploie, la soie file entre les anneaux, ma mouche vole … Je n’ai droit qu’à un passage ; dame fario n’est pas devenue aussi grande pour rien, elle a dû en voir défiler de la quincaillerie au fil des ans ! La distance est bonne, je pose le plus délicatement possible mon artificielle en prenant soin qu’elle précède le bas de ligne, ainsi il ne sera pas perçu par le poisson.

La dérive commence, les secondes sont interminables, je n’entends plus rien, je ne vois plus rien hormis un point sur l’eau et cette ombre ondulante quelques mètres plus bas.

Mon cœur tape fort dans ma poitrine …, un mètre …, elle frémit et se propulse de sa puissante caudale vers ce qu’elle croît être une proie. Son nez perce la pellicule, je la vois se saisir de ma mouche. Instinctivement après une fraction de seconde, je ferre avec une certaine retenue redoutant la casse. La réaction est immédiate, vive, puissante, brutale, je la bride tant bien que mal mais à cet instant je ne suis pas maître de mon destin. Les quelques dizaines de grammes en carbone de mon fouet souffrent sous les assauts de mon adversaire. Mon vivarelli chante une fréquence encore jamais perçue. Elle offre son large flanc à la force du courant décuplant la tension sur la ligne. Ainsi s’égrainent les minutes entre coups de tête rageurs, démarrages fulgurants, sauts majestueux.

Mon bras me fait mal, je n’en peux plus. Enfin je la vois blanchir, offrant son flanc à la surface du lisse, elle se rend avec les honneurs. La lutte fût longtemps indécise et plusieurs fois, elle faillit être à son avantage. Avec l’énergie du désespoir elle esquisse encore quelques départs, mais ses forces l’abandonnent.

Ma main saisi l’épuisette accrochée à mon dos, je m’avance lentement sur les graviers et pénètre dans le lit de la rivière, je ne suis plus qu’à quelques enjambées du bonheur. Je tremble, l’émotion me submerge. Doucement j’amène cette merveille à l’ouverture béante de ma filoche.

BIP, BIP, BIP, BIP, BIP, BIP.

Qu’est ce que …… saloperie de natel !

BIP, BIP, BIP, BIP, BIP, BIP.

Non, c’est mon réveil qui sonne ! Bon dieu, ce n’était qu’un REVE ! Il est 6 heures et ce n’était qu’un rêve !!!
Je ne saurai donc jamais !!!

Dur le retour à la réalité !
Il faut aller bosser…
Je me lève, glauque, avec un sentiment mitigé mêlant à la fois regrets et bonheurs.

Epilogue

On a tous un ou plusieurs poissons qui hantent parfois nos nuits. Ce sont eux qui nous poussent à abandonner femme, enfants, copine, amis, plusieurs fois par semaine ; qui nous forcent à arpenter sans cesse les mêmes endroits dans l’espoir d’accéder au Graal.

Une quête sans fin car si on lui en laisse la possibilité la nature nous offrira encore longtemps des rêves et des nuits agitées.


Chiro 72