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Alphonse ARIAS, "ma vie de pêcheur" tome 2
Le livre comporte 2 lettres ouvertes au Ministère de l'environnement.
Des histoires vécues et des confidences...
Voici un des textes de l'ouvrage, les anges des chemins nacrés
Qu’ils sont beaux et propres ces sentiers qui mènent aux ruisseaux si cristallins !… Les farandoles de papillons et de libellules concurrencent les chorégraphies des rossignols et des mésanges qui mêlent leurs chants au susurrement des eaux guillerettes. Ici, dans ce petit plateau, elles reprennent haleine, patiemment, calmement, comme pour mieux s’élancer, au loin dans la gorge serrée de la cascade.
L’herbe verte des prés harmonise parfaitement l’ensemble du paysage avec les couleurs jade et émeraude des arbres bordant les berges.
L’air pur et tempéré d’un été délicieux exhale les parfums raffinés des mille fleurs qui appartiennent à cette campagne préservée…
Pas un bruit indélicat et agressif.
Je me crois au commencement de l’humanité, dans un havre de paix et de félicité.
Je m’approche tout doucement du torrent, charmé irrésistiblement par cette eau claire. Elle s’écoule, tantôt entre les gros galets, docile, tantôt saute par-dessus, libertine, en se métamorphosant en écume d’argent…
Les truites sont partout, sous les buis touffus qui ombragent généreusement les flots et dans les reflets scintillants des vaguelettes.
Elles s’en donnent à cœur joie, se pourchassent, puis s’élancent en quête de moucherons. Les perles d’eau, projetées par les cascatelles rebelles, scintillent avec la complicité des rayons de soleil.
Des écrevisses autochtones à pattes blanches partent se cacher en apercevant ma silhouette…
Une toile d’araignée, encore empreinte de la rosée du matin, brille, elle aussi, avec sa parure éphémère offerte délicatement par l’humidité de la nuit fraîche.
Tout autour, les monts revêtent plusieurs couleurs olivâtres. Les différentes nuances entre les fougeraies, les sapinières et les hêtraies semblent sorties du chapeau d’un magicien tellement elles se marient subtilement…
Je vais aller chercher ma canne à pêche, mais j’hésite dans le choix de la technique. Mouche ou toc ?
Je reprends l’aguichant chemin qui mène à ma voiture, celui-là même que j’ai pris pour venir…
J’hésite, je reviens sur mes pas, puis je m’engage sur un sentier de traverse. Il est encore plus beau que celui qui m’a amené tout à l’heure au bord de l’eau. Des grappes de mûres vertes pendent çà et là, flirtant avec les églantiers aux cynorhodons étrangement agrémentés de reflets émeraude.
Je me penche sur une source transparente et emplie de verdure. Elle jaillit entre de vieilles pierres de granit. L’eau est fraîche. Son goût de liberté et de pureté me grise et me transporte au pays du bonheur et de choses si simples : boire à même la résurgence parce que j’ai soif, sans me poser la question si l’eau est potable…
Bien sûr, l’eau est pure, l’humanité ne peut en aucun cas souiller ce qui représente la vie. Il s’agit d’une priorité, vous pensez, personne ne crache dans la soupe qu’il mange !
La vie est belle avec cette nature épargnée, identique à celle du commencement…
Enfin, les anges ont raisonné le genre humain. La bonne foi de ce dernier l’a remis sur les rails de la décence, du savoir vivre et du respect de l’environnement.
Ces beaux chemins, respirant la netteté, sont là pour en témoigner. Les anges ont nacré les sentiers qui mènent aux ruisseaux. Ils ont purifié l’univers tout entier.
Je me sens bien dans cette atmosphère et dans ces lieux divins.
Ivre de félicité, j’arrive à la voiture. J’ai choisi ma technique : ce sera la mouche fouettée…
J’ai beau fouiller dans mes poches, je ne trouve pas les clés… Le véhicule est bien fermé et les clés ne sont pas au contact. Je viens probablement de les perdre. Je n’ai pas d’autre solution que de les chercher sur tout le parcours que je viens de faire !
Deux coups de fusils résonnent, alors que la chasse est fermée. Ce fait si inattendu me communique, un instant, une décharge d’adrénaline. Je me ressaisis et me dirige vers le ruisseau. D’ailleurs, les percussions viennent de là-bas…
Le si merveilleux sentier n’est plus !
Des engins l’ont élargi en défigurant tout. Les églantiers sont morts et les grappes de mûres brûlées.
Dès les premiers mètres, je trébuche sur un pneu enlacé par une chambre à air de vélo…
La source est devenue une vague zone humide, nauséabonde et turbide. Elle sent même l’odeur des produits ménagers.
Les oiseaux ont disparu. Leurs chants se sont tus, peut-être à jamais…
Une poche à moitié déchirée est pendue à un moignon de branche… Des restes de pique-nique.
Des feuilles de papier toilette, excusez l’appellation, éparpillées, jonchent le sol remué et sans dessus dessous…
Une boîte de teignes ainsi qu’une petite bombe de silicone annoncent cyniquement la proximité du ruisseau.
Des bruits assourdissants de moteurs couvrent le clapotis des eaux vives…
Pas si vives que cela ! Il ne reste presque plus d’eau… Une microcentrale est née. Elle a emporté l’âme du torrent pour la troquer contre beaucoup d’euros…
Des haillons de plastique, pendus aux ronces des berges, remplacent les truites. Je n’en vois plus une seule ! D’ailleurs, l’eau est sale, très sale…
Une bâche immense est retenue par de gros galets, pendant que, dans un remous, des bouteilles vides tournent à la surface.
Ma tête chancelle et mes jambes vacillent… Et mon estomac me monte à la gorge quand j’entends des gémissements très faibles.
Un vent fort et chaud se lève subitement, alors que le ciel devient hideux avec de gros nuages noirs et violets…
Je me dirige, angoissé et inquiet, à pas silencieux, vers un corps allongé sur le talus, d’où s’échappent des lamentations confuses.
Habillé d’un burnous blanc, excessivement maculé de sang, le Premier Archange essaie de ramper vers une minuscule cascatelle. Sa main cueille quelques gouttes d’eau trouble qu’il tente de porter à sa bouche.
Son visage angélique se tourne vers moi alors que je me baisse pour lui porter secours. Sa bouche balbutie lentement :
« Ils ne savent pas ce qu’ils font ! Nous avions réussi à les raisonner et la Terre était redevenue un vrai paradis. Une infime minorité, avide de pouvoir et de richesse, a réussi à renverser la chose. La planète et l’humanité courent à la catastrophe. La vie va… »
Le Grand Archange ne termine pas sa phrase, sa tête bascule sur un coussin d’herbe sèche pendant que sa main serre symboliquement une poignée de terre…
Nul doute, il a été assassiné par ceux dont l’enrichissement est étroitement corrélé au non respect de l’écologie et de l’environnement…
Je me sens impuissant, inutile et des envies de me rayer de l’état civil me passent par la tête.
Je m’assieds à côté du corps ensanglanté et caresse son visage blême.
Je pleure, longtemps, très longtemps. Le ruisseau ne coule plus du tout. L’herbe des prés voisins est toute grillée et les arbres ont revêtu leur parure automnale en cette fin de printemps…
De nombreux moteurs vrombissent à outrance…
Je suis en enfer, mais dans un enfer dégoûtant des plus modernes.
Perdu dans les labyrinthes de mes pensées, je me retourne en entendant une voix austère insister :
« Monsieur, vous êtes dans une propriété privée. Veuillez sortir immédiatement ! »
Je regarde cet individu au visage en lame de couteau, pour reprendre l’expression des romans policiers…
Il est habillé de noir et ses manches sont tachées de sang. Il porte la main à la poche, sort un paquet de cigarettes, en allume une en me regardant ironiquement. Puis, en constatant que c’était la dernière, il jette l’emballage vide dans le lit du ruisseau sec.
Je reste planté là, immobile, avec des envies de meurtre…
Soudain, la lumière de ma chambre s’allume et j’entends :
« Faut se lever sinon nous allons être en retard au rendez-vous. Trois heures de marche nous attendent pour aller pêcher les ombles de Nère ! »
Mon cœur tape fort et vite. Mon poing droit levé est fermé et s’apprêtait à frapper comme s’il tenait une arme blanche…
Ce cauchemar, en fait, ressemble étrangement à celui que vit au quotidien le genre humain véritablement soucieux en matière d’écologie !
Sauf que le mien, cette nuit-là, m’aura donné le privilège de savourer quelques instants, les bienfaits des anges des chemins nacrés…
Alphonse ARIAS
